Sans être tout à fait surprenante, l’accusation de “ délit d’initiés massif ” visant les groupes Lagardère, Daimler-Benz et de hauts dirigeants d’EADS entre la fin
2005 et mars 2006 est en elle-même la révélation d’un scandale.
Mais un scandale d’autant plus révoltant qu’au moment où l’on apprend que certains, bien informés, s’en sont mis plein les poches, des milliers d’ouvriers, d’employés, de techniciens,
d’ingé¬nieurs d’Airbus et des entreprises sous-traitantes vont voir leurs emplois suppri¬més et des sites cédés à des repreneurs privés. Les salariés d’Airbus, qui don¬nent le meilleur d’eux
mêmes, de leurs compétences, de leur maîtrise des tech¬nologies les plus avancées pour réaliser ce fleuron de l’aéronautique euro¬péenne, paient aujourd’hui le prix des choix de gestion des
actionnaires. Or ces derniers ont réalisé plusieurs dizaines de millions d’euros de plus-value, tirant profit, c’est un comble, de leur propre impéritie. À l’état major le produit de la vente “
massive et concomitante ” de milliers d’actions, aux sans-grade les rigueurs du plan Power 8 ! De quoi sus¬citer l’écœurement et la colère dans les ateliers de Toulouse à Hambourg.
Non seulement cette affaire illustre cruellement la logique d’une gestion plombée par la recherche de profits financiers au détriment des hommes et du développement industriel. Mais elle
éclabousse la majorité de droite aux affaires depuis 2002. L’embarras est palpable à l’Assemblée, les députés UMP ont bien du mal à défendre la thèse, difficile à avaler, selon laquelle le
ministre de l’Économie de l’époque, Thierry Breton, instruit comme il se devait des difficultés d’Airbus, pût ne pas être consulté avant la cession de 7,5 % des actions d’EADS par le groupe
Lagardère. S’il est vrai que le gouverne¬ment, alors que l’avionneur allait traver¬ser une zone de turbulences, n’a pas vendu de parts à l’État, il n’aurait sem¬ble-t-il rien fait pour empêcher
une opé¬ration qui ressort du délit d’initié. C’est du moins ce qu’il apparaît à la lecture de la note de l’AMF. Reste à la justice à faire son travail. “ Il n’est pas établi que l’État était
informé dans le détail ”, avance prudemment le président UMP de la commission des affaires économi¬ques de l’Assemblée. Un autre député sarkozyste s’émeut de voir bafouée “ l’éthique ” qui doit
commander le libéralisme. Fausse ou vraie naïveté ? C’est au contraire dans la nature du capitalisme financier que d’exiger tou¬jours plus de rentabilité à distribuer aux actionnaires. Et c’est
la raison pour laquelle les lois du libéralisme entrent en contradiction avec le développement des grandes entreprises stratégiques pour lesquelles la puissance publique, la col¬lectivité en
l’occurrence européenne doivent investir sur le long terme. On n’obtient pas ainsi du profit immédiat pour quelques groupes, on ne déploie pas des parachutes en or pour des diri¬geants déchus,
mais on construit de nou¬velles générations d’avions toujours plus performants et toujours plus sûrs pour le plus grand nombre. C’est précisément parce qu’on a voulu faire d’Airbus, né de la
coopération entre plusieurs États européens, “ une entreprise comme une autre ”, répondant aux mêmes critères de gestion, parce que l’on a utilisé abusive¬ment de la sous-traitance à moindre coût
qu’on a multiplié les obstacles sur la piste d’envol. Et aujourd’hui, dans la guerre économique qui fait rage à l’échelle mondiale, d’aucuns ont sans doute intérêt à voir Airbus se briser les
ailes.
Pour défendre le constructeur européen, il faut que la clarté soit faite. Une com¬mission d’enquête parlementaire, dans la mesure où l’État est actionnaire, et où le gouvernement est mis en
cause, s’im¬pose. Faute de quoi, quelle crédibilité les salariés d’Airbus peuvent-ils accorder aux propos du patron d’Airbus, épinglé par l’AMF, quand il leur écrit dans une note interne du 2
octobre : “ Nous travaillerons animés par un esprit d’équipe. Nous veillerons à l’exécution de nos décisions. Nous mobiliserons nos pro¬pres équipes. Nous donnerons l’exemple ”