Selon G. Bachelay, la gauche doit surmonter trois défis, sociologique, idéologique, stratégique Trois zones de
turbulences guettent la gauche. Pour les surmonter, il faut tirer les vraies leçons du scrutin régional. La première secousse est sociologique. Le spectre social de la France sans perspectives ne
cesse de s'élargir. Des groupes de plus en plus nombreux, exclus, ouvriers de l'industrie, employés des services publics, mais aussi techniciens ou cadres intermédiaires du secteur privé,
agriculteurs, commerçants, artisans, ont l'impression de sortir des radars de l'Histoire.
Il remarque que dans ce contexte, la gauche a marqué des points. Selon TNS-Sofres pour Le Monde, au premier tour des régionales, elle a recueilli 45 % des voix des ouvriers, 53 % chez les
employés, 67 % parmi les professions intermédiaires. La deuxième bourrasque risque d'être idéologique. La campagne régionale a fait surgir plusieurs débats entre le Parti socialiste, Europe
Ecologie et le Front de gauche : l'écologie positive et non punitive, via des mécanismes incitatifs plutôt qu'un impôt injuste comme la taxe carbone Sarkozy ; la mutation de nos industries par la
conversion, la spécialisation ou la relocalisation ; la part du nucléaire dans la filière énergétique ; le développement de l'agriculture, économie autant que mode de vie. Sans oublier le rapport
à la gestion. Sur le terrain, l'homogénéité programmatique de la gauche n'a jamais été aussi nette. Toutes ses formations consacrent le rôle de la puissance publique pour défendre l'emploi
(contrats de sécurité professionnelle) ; peser face aux grands groupes cotés (aides publiques conditionnées) ; soutenir les PME et les énergies renouvelables (pôles publics régionaux pour
l'innovation industrielle) ; miser sur l'effet de levier des territoires (infrastructures universitaires et de recherche) ; conforter le service public face au marché (transports en commun, eau,
biodiversité). Une gauche sociale-écologique est née. Le dernier écueil est stratégique : comment s'y prendre en 2012 ? D'abord le projet, c'est-à-dire l'articulation des valeurs et des choix. A
chaque formation d'imaginer sa France post-sarkozyste et d'après-crise. Au PS, quatre conventions et une dizaine de forums des idées rythmeront l'agenda. Avec la volonté de faire du neuf en
tirant les leçons de l'expérience, du monde qui change et des attentes de la France qui décroche.
Laurent Mauduit dans Médiapart analyse le document de travail présenté par P. Moscovici. Le texte détaille les quatre grands déséquilibres du système capitaliste qui se sont creusés pour aboutir
à l'explosion en 2008. Premier déséquilibre: «L'emprise croissante de la finance soumet notre économie à la voracité d'une minorité et à la tyrannie du court terme. Le retour sur investissement
doit être maximal et immédiat. Il sacrifie le long terme, les salariés et l'intérêt général. Le capital l'a massivement emporté sur le travail.» Deuxième déséquilibre: «L'explosion des inégalités
fait se côtoyer l'hyper-richesse et la précarité. Les inégalités entre une majorité de citoyens, perdants de ce système, et une infime minorité se sont massivement creusées. » Troisième
déséquilibre: «Le déficit de régulation des échanges mondiaux a mis les pays et les Etats en concurrence alors que, dans le même temps, entraient dans le périmètre de ces échanges de nouveaux
pays, les émergents, avec des protections sociales inexistantes ou balbutiantes et donc des coûts de production très faibles.» Quatrième déséquilibre: «Notre modèle de croissance a aussi provoqué
une crise environnementale. Nous avons une nouvelle civilisation à inventer. Elle passe par le retour du politique.» Le texte dresse un rapide bilan de la gestion passée des socialistes. L.
Mauduit note cependant « on observera que le texte se garde bien de mettre le capitalisme en cause dans son principe, ou l'économie de marché. En quelque sorte, c'est une sorte de synthèse
jospinienne: le retour à la première gauche mais de manière tempérée. C'est un texte dont on devine donc en pointillé l'inspiration: le réformisme de gauche. Mais pas le radicalisme. Les
socialistes ont le courage de défendre la nécessité d'une véritable «révolution fiscale». Mais en d'autres domaines, le texte est moins volontariste. L'auteur passe en revue les principales
propositions de ce texte. Un pôle public d'investissement industriel. Cette première proposition est inattendue, pour ne pas dire incongrue. Car s'il plaide pour un rôle accru de l'Etat dans
l'économie, le texte n'évoque aucune nationalisation. Il est donc très en retrait sur certaines propositions actuellement en débat, comme celle de Jacques Julliard, pourtant isu de la deuxième
gauche, recommandant une nationalisation du crédit. On ne comprend pas bien si les privatisations de GDF, lors de son absorption par Suez, ou celle d'EDF, seront remises en cause. Au lieu de
cela, le texte avance une étrange proposition consistant à créer une sorte de fonds d'intervention, un peu à la manière du Fonds stratégique d'intervention (FSI), installé par Nicolas Sarkozy,
l'affairisme en moins. Un gouvernement économique européen. A première vue, rien de très nouveau sous le soleil socialiste. Le modèle de développement. Ce texte n'a assurément plus rien à voir
avec les programmes que les socialistes ont élaborés ces dernières décennies. C'est la gauche sous ses nouveaux atours: elle est redevenue sociale, mais elle est de surcroît écolo, et plaide pour
un nouveau modèle de développement. La Sécurité sociale professionnelle. La proposition d'une Sécurité sociale professionnelle n'a plus le mérite de l'originalité. Au cours de ces dernières
années, presque tous les courants politiques ont fait leur cette proposition de la CGT. Le droit du travail. Il y a des habiletés dans le texte qu'il est difficile de ne pas relever. Il est ainsi
suggéré un «renforcement des moyens de l'inspection du travail». Mais pourquoi ce renforcement? Pour en revenir par exemple à l'autorisation préalable de licenciement? On se souvient que, dans
les années 1990, la question avait beaucoup divisé la gauche et que Lionel Jospin, après en avoir fait la promesse, l'avait ensuite oubliée en chemin. Autre habileté: le texte suggère le recours
à d'éventuelles sanctions financières frappant les entreprises en certaines circonstances. Mais lesquelles précisément? S'agit-il par exemple d'un système de taxation des entreprises abusant du
travail précaire? La politique salariale. Depuis fort longtemps, les socialistes n'avaient pas eu de telles audaces en matière de politique salariale. Le mot même d'échelle des salaires était
tabou. Et beaucoup de socialistes, pris dans les dérives sociales-libérales, trouvaient le salaire minimum furieusement archaïque. La révolution fiscale. C'est le volet le plus audacieux et le
plus nettement ancré à gauche de cette ébauche de plate-forme. L'idée de rebâtir un véritable impôt progressif sur les revenus, avec deux tranches supplémentaires, est évidemment courageuse. Il
en va de même de l'idée de faire partiellement machine arrière sur les allégements sur les droits de succession, organisés par Nicolas Sarkozy. Dans la foulée, les socialistes auraient sans doute
été bien inspirés de rouvrir le débat sur l'ISF, pour le transformer en un véritable impôt sur le capital, quitte à ce que ses taux d'imposition soient plus bas. Le bouclier social. Propositions
utiles. Comment être contre? Il est grand temps qu'un bouclier chasse l'autre...
Le jour où le Comité d'orientation des retraites publiait ses nouvelles projections sur l'équilibre du système, faisant état d'un déficit annuel colossal, la première secrétaire du PS publiait un
article dans Le Monde, intitulé «Au-delà de la réforme des retraites, il faut réussir la révolution de l'âge». « Cet article programmatique marque bien l'entrée en campagne présidentielle de
Martine Aubry. Tous les ingrédients du discours socialiste y sont : la promesse d'une société différente et la révolution de l'âge ». Elle aussi a compris que c'est avec les voix des seniors que
se gagnera la bataille de 2012. Les électeurs de 35 à 55 ans, qui seront les plus touchés par les réformes de 2010 pèseront, selon l'Ifop, un tiers du corps électoral. Et les 55 ans et plus, 38
%. « Son objectif est très clair, dit le politologue Rémi Lefebvre : se rapprocher de cet électorat des seniors qui a élu Nicolas Sarkozy en 2007, et qui fera l'élection de 2012. » À travers cet
article, on comprend ainsi que la classe nombreuse des seniors constituera la cible prioritaire des programmes électoraux de 2012. Et ce, à gauche comme à droite. Les jeunes, pas assez nombreux
ni influents, n'intéressent plus les politiques.
A la suite de l'article de M. Aubry dans le Monde sur la politique de la vieillesse, celle-ci emploie la notion de care. Sandra Laugier, philosophe, Pascale Molinier, psychologue, et Patricia
Paperman, sociologue, mettent en cause la vision conformiste et électoraliste qu'en donne actuellement le Parti socialiste. Et pose cette question: Qu'est-ce la politique du care? Les problèmes
soulevés par l'éthique du care intéressent aussi bien des sociologues, des juristes, des psychologues, des philosophes, des politistes, des littéraires, des géographes, des anthropologues. Ces
approches se trouvent également utilisées par de nombreux praticiens du soin ou du travail social. C'est dire l'ampleur de la perspective du care, qui entre en résonance avec un ensemble de
transformations sociales importantes comme l'entrée massive des femmes sur le marché du travail, la féminisation des migrations transnationales, les mouvements de travailleurs-travailleuses sans
papier, les transformations des modes capitalistes d'organisation du travail (flexibilité, intensification...), l'allongement de la durée de la vie, le changement de la place des patients et des
familles dans le processus de soin (exemple : VIH, Alzheimer et handicaps). La perspective du care capte des préoccupations sociales saillantes aujourd'hui. Le care est un concept critique, qui
révèle des positions de pouvoir, et agace. C'est en ce sens, critique, qu'on peut parler de politique du care : d'une politique qui mette le care, et l'organisation sociale et politique de ce
travail de care, au centre de ses priorités, et fasse du care un enjeu de la démocratie. Et il ne suffit pas pour cela d'invoquer la solidarité, le soin, l'attention aux autres, comme cela a été
fait de façon irréfléchie et moralisante ces derniers temps. Il faut aller jusqu'au bout de l'idée critique et radicale - féministe, encore une fois - qui était à la source de l'éthique du care :
que les éthiques majoritaires, et leur articulation au politique, sont le produit et l'expression d'une pratique sociale qui dévalorise l'attitude et le travail de care et par là les réserve
prioritairement aux femmes, aux pauvres, aux immigrés. Il ne s'agit pas de préconiser une idée d'un "soin mutuel" mais plutôt de questionner qui fait quoi et comment. La « société du bien-être »
ne pourra faire l'économie des conflits et des tensions que suscitent ces interrogations, et plus largement d'une réflexion sur la politique du care.
Texte extrait de l'InfoHebdo 406